L’éthiopien et le trader new-yorkais

L’éthiopien et le trader new-yorkais

Je suis retombé au hasard de Youtube sur une vidéo de la « clinique du coureur » datant de 2013. Blaise Dubois, qui anime le débat, a été ma première influence pour expérimenter le minimalisme et le pieds nus; son ton apaisé et scientifique ayant su charmer mon esprit rationnel. En revoyant cette vidéo aujourd’hui, il y a deux passages qui ont retenu mon attention.

Un représentant de l’équipementier Asics:

« Aux jeux olympiques à Rome en 1960, Abebe Bikila gagne le marathon en 2h15, pieds nus, je pense que tout le monde a vu les images. Mon patron, qui était dans les tribunes, s’est dit que en ayant monté en 1949 une fabrique de chaussures, que si tout le monde courait pieds nus, il aurait bien de la peine à continuer son business ; et donc il a trouvé Bikila pour lui demander si il voulait pas courir avec des chaussures.

Bien sûr que Bikila, qui est champion olympique, refuse. Donc ce que je raconte là c’est quand même l’histoire; c’est la vérité. Sous l’insistance de Kihachiro Onitsuka (nldr : fondateur de Asics), il accepte d’avoir une paire de chaussure, il demande une seule chose : la chaussure la plus légère du monde et la plus proche de la course à pieds nus. Ca c’est le moteur qui nous anime encore aujourd’hui dans le développement des chaussures ».

Abebe Bikila remporte en 1960 l’épreuve de marathon aux jeux olympiques de Rome, et établit par la même occasion, tant qu’il était là à trainer dans le coin, un nouveau record du monde. Pieds nus donc. On a bien essayé aux entraînements précédents le marathon de chausser le pauvre diable qui en a juste profité pour attraper des ampoules sans pour autant courir plus vite.

Pour qui connaît Asics, leur créneau ce sont plutôt les chaussures maximalistes bardées de technologies avec un drop généreux. Se réclamer philosophiquement d’un coureur pieds nus pour la raison que le patron d’alors l’a suffisamment payé pour qu’il accepte de porter des chaussures, c’est plutôt rigolo.

Peu après, c’est le Directeur Général de New Concept Sports qui s’émeut :

« J’aimerais savoir qu’est ce que je vais répondre aux enfants ou petits-enfants de Bikila, tous les mois on envoie des cartons pleins (200, 300 chaussures); je suis un peu gêné car ce sont de très vieilles chaussures, plus de 3 ans, qu’ont des trous et cætera, et le gars demande à chaque fois « est ce qu’il y a assez d’amorti » ; comment je vais lui expliquer que le trader a New-york, il paye pour courir pieds nus ? ( …) Lui il court pieds nus parce qu’il n’a pas d’argent, pas parce qu’il connait la biomécanique »

Je passerai rapidement sur la générosité discutable qui consiste à filer des chaussures mortes à des pauvres; les mêmes chaussures qu’on nous déconseille de porter plus de 500 kilomètres, en agitant le spectre de la blessure. Vous pouvez tourner le problème dans les deux sens, on se fout forcément de la gueule de quelqu’un dans l’équation.

Blaise Dubois répond sur un registre intéressant  : la chaussure joue aussi un rôle social. Elles nous portent dans le monde d’une certaine manière, elle déclare une appartenance sociale, elle projette quelque chose aux autres. Elles font partie de nos vêtements. Comme il le souligne lui-même, la première chose qui va nous empêcher d’être pieds nus dans nos sociétés, ce ne sont pas les bouts de verre au sol; c’est le regard des autres. Imaginez-vous une minute vous rendre à un entretien d’embauche, d’aller faire vos courses ou d’aller en boîte pieds nus…

Si le sujet vous intéresse, voici la vidéo dont sont extraits les citations ci-dessus :

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3 réflexions sur “L’éthiopien et le trader new-yorkais

    • Hello ! Tu parles de la phrase sur le drop ? J’imagine que même si le réprésentant d’Asics n’en parle pas, l’idée des fabricants est de réduire la tension au niveau du tendon d’Achille dans l’espoir d’éviter certaines inflammations / blessures associées.

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      • Oui, c’est ça, quand il parle du drop et de « faciliter la foulée ».
        Je pense aussi que le but premier des fabricant était de bonne foi préserver les coureurs, améliorer les performances mais qu’on est aujourd’hui dans un cercle vicieux. C’est même parfois assez difficile de connaitre le drop des chaussures (chez Nike c’est limite tabou tellement cette info n’existe nul part).

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