Récit du trail des Garciaux 2016

Récit du trail des Garciaux 2016

Mai 2016. Il fait … chaud… Les visages rougissent et ruissellent, écrasés de soleil. Nous courons d’un pas cadencé en file indienne en direction de la prochaine forêt dont nous anticipons la fraîcheur bienvenue. Depuis la grande pénurie d’essence et de pétrole, nous avons du réapprendre à organiser nos vies : nos déplacements, notre nourriture, nos lieux d’habitation, tout a changé. Quant aux coureurs, ils ont désormais un statut spécial : celui de pouvoir rejoindre des points éloignés pour distribuer ou aller chercher matériel et denrées diverses en passant par les terrains les plus escarpés. En seulement trois heures, nous pouvions rejoindre les villages de la vallée, et les plus aguerris d’entre nous repartaient presque aussitôt pour ramener leur butin le jour même. Le trail était mon loisir, il est désormais un ingrédient indispensable de ma survie et notre sport une caste respectée.

C’est à cette rêverie enfantine, inspirée par la CGT, que je m’abandonne vers le milieu du parcours en courant le Trail des Garciaux, mon premier trail de 30 kilomètres; tombant peu à peu dans une torpeur méditative. La rythmique lancinante des pas des coureurs autour de moi, l’air épaissi par la chaleur, le défilement des arbres et du sentier sous mes pieds, me poussent doucement dans un état de semi-conscience.

Le temps est beau, le soleil cru. J’ai bouclé le mois dernier l’exigeant Trail des Monédières et entre temps j’ai bouclé quelques 20 kilomètres à l’entraînement en me sentant suffisamment bien à l’arrivée pour me dire que 30 kilomètres était une distance que je pouvais désormais m’offrir.

Je m’asperge toutes les 5 minutes avec l’eau de mon sac pour rafraîchir ma tête qui me semble chauffer de plus en plus et éviter l’insolation. Je ne regrette pas d’être parti en autonomie avec mon sac de trail, bien qu’il soit encombrant, j’aurais eu du mal à supporter la distance entre deux ravitaillements sans boire.  En même temps, si je devais le refaire, je partirai plutôt avec une légère ceinture d’hydratation ( pouvant contenir environ un demi-litre minimum) pour avoir de quoi tenir entre deux ravitaillements sans me surcharger.

Je disais dans mon dernier récit que je pensais avoir compris quelque chose concernant mon alimentation en course, j’ai même du saucisson et des patates avec moi. La recette avait d’ailleurs bien fonctionné sur mes entraînements précédents, me refilant un sacré coup de boost en cas de baisse d’énergie, mais cette fois-ci ça ne passe pas du tout. Peut être à cause de la chaleur, mon paradis alimentaire se nomme cette fois pastèques, poires et quartiers d’orange. Impossible d’avaler autre chose de solide que les classiques abricots secs.

Les premiers 20 kilomètres sont un vrai plaisir : le parcours est joli, on navigue dans les sous-bois, on traverse des champs fleuris, on longe ou franchi des rivières et il y a quelques passages funs dans lesquels nous devons nous servir des cordes pour grimper les pentes les plus raides. Néanmoins le parcours n’est pas excessivement vallonné et la plupart des côtes et descentes sont courtes; mes mollets ne souffrent pas du dénivelé comme cela avait pu être le cas en Corrèze. Nous sommes la plupart du temps sur des monotraces où il n’est pas facile de doubler.

trail-des-garciaux-riviere-2

Un sentier qu’il est charmant.

Je n’ai pas pris ma montre GPS, je cours donc « aux sensations »; mais mon téléphone me permet de voir que j’ai avalé en 2 heures les 20 premiers kilomètres. Je suis encore en forme et me sens confiant pour les 10 kilomètres restant, je passe un bon moment, j’ai l’impression d’avoir un bon rythme et j’apprécie le confort des mes chaussures (les Altra Lone Peak pour une fois, pas de minimalisme).

J’envoie un texto à ma douce pour qu’elle puisse estimer à peu près l’heure d’arrivée, je lui écris rapidement en essayant de ne pas trébucher sur une racine « 21km : terra incognita » puisque 21 kilomètres, c’est effectivement ma distance record à ce moment. Mon temps maximum de course est lui de 2h30, lors du trail des monédières. Je prévois d’arriver au bout de ce trail en 3h.

Une fois encore, grâce un calcul mathématique bancal dont j’ai le secret, j’ai visiblement estimé que si je mettais 2h30 pour faire 21km en Corrèze, j’en mettrais 3 pour en faire 30 en Bretagne. Nique la logique.

Je pense que la principale leçon que j’ai apprise concernant le trail cette année, c’est qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre; et que partir en pensant qu’on sait à à quoi s’attendre est le meilleur moyen de se planter : aucun terrain et aucun effort ne se ressemble.

Tout ce qu’on peut faire, c’est s’entraîner au mieux, mais une fois sur la ligne de départ, il y a une infinité de paramètres qui font que le coureur n’a pas le dernier mot; même si quand tout se passe bien, il peut en avoir l’impression; illusion toute spinoziste fondée sur l’ignorance des millions de causes cachées à l’oeuvre dans la nature qui agissent à tout instant, et qui nous sont plus ou moins favorables selon le moment.

trail-des-garciaux-lac

Un trail qu’il est joli.

Les organisateurs nous avait prévenu sur la ligne de départ de nous méfier du dernier tiers parcours et effectivement, que ce soit dû à la fatigue ou à la réalité du terrain, j’ai l’impression que les passages techniques et les montées et descentes en piqué s’enchainent tout à coup bien vite, si bien que me voilà rapidement en difficulté et dans l’orange. Ca n’aura pas traîné ! Je me focalise sur la pensée que le prochain ravitaillement est au 25eme kilomètre; et je tiens le rythme jusque là sans trop de dégâts.

J’arrive alors au ravitaillement où je me fais une orgie de quartiers d’orange et d’eau et je plaisante avec les bénévoles. L’endroit est vraiment charmant; ça donne envie de se jeter dans la rivière fraiche qui coule juste à côté. Ca donne envie de s’arrêter et de ne pas repartir.

Un bénévole me demande si je suis bien sur la version 30 kilomètres du parcours, car j’ai parait-il bonne mine et je semble « un peu trop en forme« . Je suis flatté, il est vrai qu’à ce moment je suis un peu dans le dur mais je pense encore pouvoir terminer sans trop de peine malgré une vitesse de croisière nettement en baisse.

trail-des-garciaux-ravitaillement

Le dernier ravito

Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir envisagé de m’arrêter pour piquer une tête dans la rivière mais au moment de repartir, c’est la panne sèche : jambes de marbres, motivation zéro, je n’ai plus qu’une une seule envie, obsédante : m’arrêter de courir.

La chaleur continue de m’écraser un peu plus, ça fait bientôt trois heures que je cours et ça me semble maintenant long, très long. Les paysages autour de moi sont toujours canons mais mon niveau de fatigue est tel que je m’en fous complètement. Je sens littéralement les traits de mon visage se durcir, j’ai un peu l’impression de me transformer en un gros raison sec au fil des kilomètres. Je réalise aussi que jusqu’ici, je n’ai jamais eu de doute sur le fait que j’allais terminer une course. Là, je doute.

Les kilomètres défilent très, très lentement, aucun mètre ne se livre sans combattre. Je double une fille qui rend les armes dans le bois qui suit, son coach lui hurle de ne pas lâcher mais je vois qu’elle ne peut et ne veut plus. J’envisage sérieusement de suivre son exemple mais l’alternative de finir en marchant n’a rien de sexy non plus : clodiquer sur deux jambes raides pendant une demi-heure en trimballant la sensation d’avoir lâché avant la fin. Autant arriver au plus vite pour en finir ! Et puis je me plains mais force est de constater que je cours, et c’est tout ce qu’on demande à un coureur.

trail-des-garciaux-point-de-vue

Je serre les dents, plus aucun plaisir, c’est l’instant « plus jamais ça » et  « Qu’est ce qui m’a pris de me lancer là dedans !« .

Enfin, j’aperçois l’arche d’arrivée, Ô comme je t’ai attendu, comme je suis content de te voir ! Je fais la traditionnelle accélération de fin de parcours, je franchis l’arche, enfin, quelqu’un s’approche de moi pour récupérer mon dossard qui contient la puce, il me demande de retirer les épingles à nourrice mais la dernière chose que je me sens capable de faire tout de suite; c’est un truc minutieux tel qu’enlever des épingles à nourrice de mon dossard ! Pour toute réponse je m’assois sur le cul là où je suis, il s’occupe gentiment de récupérer le dossard pour moi.

Cela fait, je me relève et on va rejoindre un coin plus propice pour s’allonger, moi et ma tronche défaite, je m’arrose copieusement le visage de ce qu’il me reste d’eau en ouvrant la bouche comme un poisson pour en gober un peu au passage. Confirmation de ma sale gueule à ce moment, deux secouristes s’approchent de moi pour me demander si ça va, je ne sais plus trop ce que je réponds mais ils dont dû être rassurés puisqu’ils ne sont pas resté.

Je me souviens qu’Aurélie est à mes côtés mais moi je suis loin en moi, je m’assois en tailleur et je laisse échapper quelques sanglots, j’ai tenu putain j’ai tenu, sans oser vraiment aller jusqu’au bout du processus parce qu’un homme ça pleure pas; mais je suis incroyablement soulagé d’avoir terminé, d’avoir traversé ce petit désert ce petit enfer sans rien lâcher. Ca me semblait impossible mais finalement ça ne l’était pas puisque je suis là et que je n’ai pas cessé de courir. Avec une sale gueule, certes, mais tout de même.

Je ne suis pas un adepte du « no pain no gain » et finir dans un tel état n’était pas du tout mon objectif, néanmoins je dois avouer que cette expérience m’a en quelque sorte un peu transformé et pas seulement en course à pied.

D’une part j’ai pu recourir dès le lendemain pour rentrer du travail sans souci, et à une allure qui normalement me paraissait relativement inconfortable (autour de 4’30 du kilomètre) sans avoir pourtant la sensation d’avoir fait un effort particulier. Il semble que le fait d’en avoir autant bavé a, en quelque sorte, redéfinit mes notions de confort et d’inconfort mentalement. J’ai nettement la sensation (à tort ou à raison) que cette épreuve m’a fait progressé.

D’autre part ces 5 derniers kilomètres ont été une petite leçon de vie; je me rend compte que je confonds parfois impossible et difficile. Au fond il est bien rare dans notre vie moderne en France qu’on soit confronté à des situations où l’on apprend à puiser loin dans l’inconfort; et on baigne , pour la plupart ou les plus chanceux d’entre nous, la majeure partie du temps dans un certain confort et une absence de douleur. Je n’étais d’ailleurs ni dans la douleur ni la blessure puisque je courais comme un lapin dès le lendemain, j’étais plutôt dans le sévère inconfort d’un intense effort sous la chaleur.

Il m’est arrivé plusieurs fois depuis ce trail, dans des moments où je devais faire appel à ma résistance, de penser à ce moment de la course, ces 5 derniers kilomètres, et de me dire : t’en as encore sous le pied et plus que tu crois, et si tu commences à en baver c’est peut être que l’arrivée n’est plus très loin.

Si le stress de cette course a donc probablement eu des effets bénéfiques, je pense malgré tout qu’il eût été plus prudent de franchir plus progressivement les paliers : passer de 2h30 de course à 3h20 de course (ou de 20km à 30km) pour un débutant comme moi; c’est une augmentation brutale et jusqu’à la fin de ma saison, je n’ai d’ailleurs prévu que des 20 kilomètres : j’aime cette distance et je préfère progresser sur 20km qu’augmenter la distance avec une certaine incompétence. Et finir avec le sourire !

 

 

 

 

 

Publicités

2 réflexions sur “Récit du trail des Garciaux 2016

  1. Pingback: Résumé des épisodes précédents et courir 10 kilomètres pieds nus | ䷁ YIN RUN

  2. Pingback: Résumé des épisodes précédents | ䷁ YIN RUN

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s