Récit du Millevaches Monédières Raidlight Trail

Récit du Millevaches Monédières Raidlight Trail

(Crédit photo : Jacques Dehlière. (Je suis le type de gauche))
« Lourd est le parpaing de la réalité sur la tartelette aux fraises des illusions ». C’est par cette citation éloquente de Boulet que je pourrais illustrer ma confrontation au bestial Millevaches Monédières Raidlight Trail. Une course un peu spéciale à mes yeux puisqu’elle se déroule non-loin de là où j’ai grandi en Corrèze.

Par la grâce d’un calcul bancal (comme à peu près tous les calculs mathématiques issus de mon cerveau retors aux chiffres), je m’étais dit que sur cette course je pouvais tenter un top 10 au classement général.  Le raisonnement était le suivant : puisque j’arrive toujours au 1/3 du classement des courses auxquelles je participe, et à supposer que cette année le trail compte le même nombre de participants que l’année précédente, à savoir 80, je peux légitimement espérer une 26eme place. 26,66666 pour être précis mais ne chipotons pas.

26 – 16 = top 10 au général.

C’est la fin du calcul qui pêche un peu; le moment où je retranche 16 sans raison parce que ça m’arrange.

Ma théorie c’est que probablement sublimé par l’amour de mes terres natales, celles-ci, pour célébrer mon retour, allaient m’investir de quelque force ancestrale et mystérieuse, m’aidant à défaire les 16 concurrents qui auraient la tentation saugrenue de se glisser entre la 10eme et la 26eme place. Ces fieffés gredins n’ont donc aucune chance.

Alors qu’en fait il y avait d’autres Corréziens, évidemment. Vu que c’était en Corrèze. Je n’avais a priori pas le monopole de l’amour de cette terre.

Avant même le début de la course je constate que nous sommes finalement 120 au départ du 21km cette année et pas 80. Et un rapide coup d’oeil aux mollets de celles et ceux qui m’entourent me font vite comprendre que l’ennemi a le cuir dur.  Je sais pas si c’est le bon air de la Corrèze ou la pratique du trail mais on dirait que leur jambes sont sculptées dans la roche, comme si elles venaient tout juste de se détacher de leur bloc de granite.

Mais bon, ma foi, j’y crois encore un peu, j’ai envie de me dépasser, je me sens très en forme; et c’est plein de la belle fougue de celui qui ne sait pas que c’est impossible que je me positionne cette fois vers l’avant du peloton et, quand retentit le départ, j’attaque la course à bon rythme avec toujours mon fantasme de top 10 en tête. Un peu d’ambition n’a jamais tué personne.

Et d’ailleurs ça se passe vachement bien dans les premiers 500 mètres ! Je trouve agréable de ne pas partir de trop loin comme j’en ai la mauvaise habitude et d’attaquer dès le départ. Sur ce tout début de parcours, j’échange quelques mot avec un très sympathique coureur répondant au prénom de William, à qui je dois sans doute d’avoir terminé cet course dans un état honorable.

Il m’explique qu’il avait déjà participé l’année dernière mais qu’il avait explosé au 17eme kilomètre. Il me met en garde : certes la difficulté majeure est bien au tout début du parcours – qui présente les pentes les plus abruptes – mais le reste du parcours n’en est pas moins jonché de difficultés somme toute respectables, il faut donc en garder pas mal sous le pied. Je prends note.

Au cours de cet échange se dévoile progressivement la première côte difficile du parcours. Elle est vraiment raide, je suis un peu choqué, on a le droit de faire ça dans une course à pied, juste après le départ ? A l’aune de cette côte, sans doute à l’origine de l’expression « le ton est donné », je mesure soudain combien j’ai sous-estimé la difficulté du parcours et à quel point le trail précédent que j’avais fait en Vendée va faire figure de promenade de santé en comparaison de ce qui m’attend.

J’attendais  certes un parcours un peu coquinou mais je me retrouve plutôt face à un défi personnel. Je met à jour mon logiciel interne avec ces nouvelles données et au fond je suis ravi, c’est le petit frisson d’aventure et l’inconnu qui pointe le bout de son museau, une des raisons principales sans doute qui me pousse à ces courses : elles sont pleines de surprises.

Néanmoins c’est le tout début, et le peloton, soucieux d’afficher sa dignité et sa verticalité, monte comme un seul homme et franchi d’un pas encore conquérant cette première difficulté.

Arrivé vers le sommet de la première colline, je commence sérieusement à me demander si je ne suis pas déjà en train de choper des crampes aux mollets, ça douille sévère. Je jette un oeil à ma montre GPS (oui malgré une récente diatribe à ce sujet, je la porte ce jour là mais à ma décharge c’est devenu très épisodique de l’avoir à mon poignet ) qui m’indique qu’on a parcouru 3 kilomètres. SEULEMENT 3 KILOMETRES, et je suis complètement cuit du mollet. Le parpaing de la réalité sur la tartelette aux fraises des illusions, c’est maintenant (ça ferait pas un bon slogan politique d’ailleurs ça ?)

C’est un scénario inédit, il reste 17km à parcourir et j’ai déjà les mollets qui crient grâce. Je veux pas tout mettre sur le dos de Nantes mais quand même, j’ai clairement des grosses lacunes sur les côtes et descentes à force de courir uniquement sur du plat, c’est un point que je vais devoir sérieusement bosser si je veux profiter des trails à venir.

Bon : nouvel objectif  : arriver sans crampes. J’ai pas fait 500km en voiture depuis Nantes pour me taper 17 bornes en courant AVEC DES CRAMPES. Non, ça c’est une idée de week-end toute nulle. Je renverse à fond la vapeur, je ralentis le rythme et j’écoute attentivement mon corps pour faire en sorte que lui et moi on soit en mesure de franchir l’arrivée sans crampes et peut être même profiter de l’instant présent.

Nos rythmes de course avec William sont proches mais je dois hélas le laisser filer pour virer le bordel de terre et de petits cailloux qui s’est infiltré dans mes chaussures pendant la montée. Note pour plus tard : Des guêtres seraient probablement une bonne idée sur ce genre de terrain, vu que je me suis déchaussé au moins 5 ou 6 fois en tout. Dommage, ce genre de contre-temps suffit à perdre un compagnon de route sympathique ou une partie du peloton dans laquelle on se sent bien.

C’est pas dans les descentes que je récupère, ça descend de façon tout aussi barbare et ça me demande tout autant d’effort, si ce n’est plus. La forêt est splendide, la pluie nous épargne mais je suis tellement dans l’effort cette fois-ci que je suis beaucoup moins contemplatif qu’à mon habitude. Quant à profiter de l’instant présent, je décide de remettre ça plus tard. ( comment ça ça marche pas comme ça ? ). Pour le moment, je suis juste trop accaparé par l’intensité de l’effort. D’habitude j’essaie de prendre des photos et des vidéos pour illustrer le blog mais là franchement je suis trop concentré et j’ai pas envie.

Je finis par trouver un rythme de croisière qui me permet d’avancer sans trop décéder des mollets et même à m’extasier ( ponctuellement ) sur la beauté des forêts Corréziennes et des Monédières.

Je rattrape William et c’est alors que j’ai la riche idée de l’interviewer en pleine côte.

Belle initiative puisque me voilà avec un point de côté dont je ne parviens plus à me débarrasser.

Le top 10 n’étant maintenant plus que l’ombre lointaine d’un fantasme en route pour le cimetière de mes egotrips contrariés, Je ralentis le rythme puis je décide de marcher. Rien à fout’, hein, tranquille le chat, m’en fous moi du chrono, c’est le week-end, et puis je suis même pas vexé et puis « l’important c’est pas la destination c’est le chemin ».

tranquille-le-chat

Tranquille le chat.

Ouais bin le chemin des fois il grimpe, il est parsemé de boue, de rivières, de branches et de cailloux, on manque s’y tordre la cheville et on se demande parfois ce qu’on fout dessus. Voilà comment il est le chemin; le proverbe se garde bien d’insister sur ce point ( de côté haha ).

Pour faire passer mon point de côté, je repense à un remède de grand mère dont m’avait parlé ma famille et je ramasse un caillou que je sers très fort dans ma main pour faire passer la douleur. Mon scepticisme naturel m’a probablement laissé hermétique aux effets bénéfiques de cette médecine alternative, et après un essai sincère mais infructueux, je jette la pierre de côté avec une moue dubitative.

5 minutes plus tard, je marche toujours, le point de côté, loin de disparaitre, semble plutôt prendre ses aises et faire comme chez lui, les pieds sur le canap’ il s’ouvre une petite bière. Je me suis refroidi à force de marcher et n’ai plus envie de courir, je me sens un peu au milieu nulle part : à 10km du départ et à 10km de l’arrivée. La motivation bat de l’aile.

Un coup de moins bien comme on dit. J’invoque l’esprit de Joan Roch (j’avais emporté son livre « Ultra-ordinaire » avec moi) et je me dis comme lui dans un de ses récits épiques « ça va passer, tout passe ». Quitte à avoir mal je remets à courir histoire d’arriver plus vite ( comme il aurait pu écrire) et de fait, le point de côté finit par passer tout seul après un ou deux kilomètres. L’envie de courir commence à revenir.

Il n’empêche que j’ai toujours un sacré coup de pompe. Je met d’abord ça sur le compte du dénivelé inhabituellement agressif pour moi, jusqu’à ce que j’aperçoive un ravito et c’est alors que je perce un peu mieux les mystères de mon corps (non ce n’est pas sale, continue ta lecture)

Et là je ne sais pas ce qu’il se passe vraiment, mais je vois quelques rondelles de saucisson et à ce moment précis de ma vie, c’est une vision quasi-biblique, la chose la plus belle que j’ai jamais vu. Je vois comme une pluie de paillettes et des petites étoiles de manga nimber leur délicate assiette.

Je commence à saisir la vérité : plutôt qu’un coup de fatigue, je suis tout simplement affamé par mon effort. J’avais déjà constaté à plusieurs reprises que j’avais besoin de m’alimenter plus souvent que les autres dans un effort soutenu, va savoir pourquoi je n’ai jamais essayer d’appliquer ce principe pour l’endurance. Sans doute par peur des problèmes de digestion souvent relaté par les coureurs.

Je met donc le coup de grâce à mon chrono : n’écoutant que mon corps et la voix du saucisson ( cochon (ou cochons, qui sait combien vous êtes là dedans)) ta mort ne fut pas complètement vaine, même si je sais que ça ne  te ramènera pas), je fais carrément une pause pique-nique : plusieurs tranches de saucisson, de l’emmental, des bouts de bananes, du chocolat, du pain d’épice, je prends mon temps pour reprendre des forces, tout ça passe tout seul et ça me fait un bien fou.

C’est drôle, je lisais juste avant le livre de Joan Roch qui est en mesure de courir un ultra presque à poil en s’hydratant tout juste d’un shot de bourbon ( je résume un peu grossièrement mais tu vois l’idée ). J’ai visiblement plutôt le super pouvoir inverse, celui de devoir bouffer l’équivalent d’un Kebab frites mayo-ketchup toutes les 10 bornes pour pouvoir continuer à avancer. Enfin bon, on s’en fout, tant pis pour le minimalisme qui se passera très bien de toi, mange garçon.

Petit miracle du corps humain, à peine tout ça est ingéré que je me sens comme neuf et plein d’énergie. J’ai du mal à croire que techniquement j’ai déjà pu convertir tout ça en énergie mais en tous cas je me met à nouveau à péter le feu. Ca se confirme donc : je ne m’alimente pas assez en course, je note. Et on est pas obligé de bouffer des abricots moelleux ou des barres de céréales. Au fond y’a pas de règles si ce n’est d’expérimenter et de découvrir comme fonctionne notre propre corps (non ce n’est toujours pas sale), cet étranger du quotidien.

Je repars en courant, me sentant presque plus léger qu’au départ et je reprends plaisir à arpenter les sentiers de Corrèze. L’objectif principal du week-end est atteint : je m’éclate à sentir mon corps fonctionner à nouveau à plein régime, à avaler les bornes en pleine forêt et je fais au final une belle course. Y’a quelque chose de l’ordre du primal à courir ainsi en forêt sans penser à rien de ce qui fait le quotidien moderne habituel. C’est difficile d’expliquer à non-initié à quel point au fil de la course on fait le vide et on déconnecte de tout, je n’ai pas de meilleur anti-stress, c’est comme si mon âme prenait une bonne douche.

Le reste de la course se passera sans histoire, je continue mon petit bonhomme de chemin à travers la forêt en profitant des paysages, on franchit rivières et chemins plus ou moins boueux puis je franchis la ligne d’arrivée en 2h30 sous les encouragements de mon père ( ce qui fait chaud au coeur ), qui courait de son côté la version 10km ( qui ne lui a visiblement posé aucun souci, il a l’air frais comme un gardon  )

2h30 pour 21km sachant qu’en dehors des deux arrêts mentionnés je me suis bien donné, ça me donne une idée de la difficulté du parcours, en comparaison de mes 1h45 pour la même distance sur route.

J’arrive 40eme sur 120, pile-poil au tiers du classement, fidèle à mes résultats sur les précédentes courses. Pas de top 10 certes mais reste la fierté et le plaisir d’avoir couru l’équivalent d’un semi-marathon à travers des bois vallonnés des Monédières.

Juste un mot plus global pour finir sur ce trail : l’organisation était parfaite et chaleureuse; le tracé à la fois exigeant, très joli et très bien balisé. Un « vrai » trail avec de belles difficultés que je conseillerai les yeux fermés à ceux qui aiment la course nature et que je referai sans doute l’année prochaine si je le peux.

De mon côté, je tire deux leçons principales:

  • Mes chaussures de trail minimalistes ( les Merrell Bare Access Trail ) ont été un peu dures à porter sur la fin, je vais donc essayer de me réorienter vers plus d’amorti pour ce genre de distance pour voir si le problème c’est la chaussure ou le bonhomme, probablement du côté de chez Altra pour ne pas les citer.
  • Je dois manger régulièrement ( et pas juste un fruit) avant que le gros coup de fatigue arrive, c’est à dire dès le 10eme kilomètre environ pour tenir la distance, sinon je fais une belle chute de tension. En espérant que ce soit une clef pour franchir les 30km du prochain trail qui m’attend ! j’y envisage d’ailleurs un top 10, j’ai fait un calcul.

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9 réflexions sur “Récit du Millevaches Monédières Raidlight Trail

  1. Je ne sais pas si je dois dire plus bravo pour la course ou pour le récit, j’adore ! Et puis finalement, la prochaine fois, je suis sur que si tu prends ton pic-nique en chemin et tu ne trimbales pas de cailloux sur les conseil d’une grand mère, tu seras dans le top 10 (faudra peut-être quand même garder le -16 dans le calcul) …

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  2. Fidèle a toi même avec ce récit…. A mourir de rire. Je sais pas si c’était fait exprès, mais c’est juste absolument épique !! Non puis le coup de la pause pique-nique c’est extra xD Enfin ne t’inquiète pas, y’en a plein des traiteurs qui marchent « tranquille le chat » ;) tant que tu plantes pas ta tente au milieu du parcours tout va bien ahah. Chrono très honorable vu la difficulté !! #beaugosse

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  3. merci beaucoup pour ce récit plein d’inspiration, de réalisme et d’humour. Bises Yann, et bon courage pour ton entraînement pour le trail suivant (Mangez des frites et des bananes !)

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  4. Pingback: Récit du trail des Garciaux 2016 | ䷁ YIN RUN

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