Les mots coincés

Les mots ne viennent pas si facilement après les récents évènements de Paris. Parler course à pied ne me semble pas une évidence même si il y a des choses que j’ai envie de partager. Nous avons vécu dans notre ville une tragédie que bien d’autres villes et pays ont connu et connaissent, mais cette fois ci la tragédie a frappé aux portes de ma rue et fait résonner la pensée « ça aurait pu être toi, ça aurait pu être un(e) ami(e) » un peu plus fort encore que lors du 7 Janvier.

Comme beaucoup, j’imagine, nous sommes d’abord restés à l’abri le soir des attentats, attendant que la situation se calme, le ciel bourdonnant d’hélicoptères et tintant de sirènes lorsqu’on s’approche des fenêtres. Nous sommes dans une cour intérieure, alors même si les tueurs ne sont pas passé loin, l’éventualité d’une balle perdue qui traverse une fenêtre n’est pas à envisager. Nous sommes en sécurité. Mais j’ai du mal à m’en convaincre complètement alors je ferme tout de même tous les verrous de la porte de l’appartement.

Le lendemain, on regarde les infos, on n’ose pas sortir tout de suite mais très vite l’atmosphère à l’intérieur devient étouffante; il faut sortir. On met le nez dehors et même si l’ambiance parait un peu viciée, tout semble étonnement normal dans le même temps : les gens continuent à faire ce qu’ils ont à faire, à aller où ils doivent aller, les parents continuent à se promener avec leur enfants. Car quoi d’autre ? J’ai l’impression que Paris est une fourmillière qui a reçu un coup de pied, après un moment de panique tout parait retrouver sa place comme si rien ne s’était passé.

On passe de notre rue Paul Bert à la rue Charonne, le 92 est tout près et je regarde hébété les impacts de balles dans cette rue dans laquelle je passe si souvent. Je ne sais pas pourquoi ils ont frappé ici en particulier mais l’effet du surgissement de l’horreur au sein même du quotidien est saisissant : rien de symbolique ici; à part peut être le métro charonne qui n’est pas loin mais connaissaient-ils son histoire ?

On passe l’après midi dehors et ça fait du bien; même si je pars un peu en couille dans ma tête au moment de passer devant le bataclan pour rejoindre une amie à République. Dehors les gens rient et vivent car de toute façon on est vivants et on a envie de rire parce qu’on est des humains; on est conçus comme ça. Nous sommes vivants et nous avons la chance de ne connaître personne de blessé ou de décédé lors des attentats. La foudre a frappé près mais nous a laissé indemnes, juste plein de stupeur et un peu tremblants à l’idée que cela pourrait recommencer peut être n’importe où n’importe quand et que même ça, ce n’est pas sûr; rien n’est sûr; je me sens fétu de paille dans la vie, vulnérable car évidemment tout peut s’arrêter n’importe quand. Alors sortir est un peu un jeu à double-tranchant: indispensable pour respirer et vivre mais aussi un peu inquiétant.

Dimanche matin, l’envie de courir des heures pour me défouler et oublier tout ça, même si je sais que je ne vais probablement pas mourir le jour même je me dis que je n’ai aucune preuve que je serai vivant demain. Alors je pars courir pieds nus comme je le veux, aussi longtemps que je le veux, sans m’occuper de rien d’autre que de la chaleur du trottoir sous mes pieds. Je me sens bien, je cours un peu plus de 5 kilomètres, je passe sans le faire exprès près du comptoir Voltaire sur le chemin du retour, là où un kamikaze s’est fait sauté. Je continue mon chemin après un bref arrêt, je veux sentir mon corps en vie et avancer; et c’est bon et ça fait du bien; et je n’avais jamais couru aussi longtemps pieds nus. D’habitude j’ai quelques scrupules à courir pieds nus en plein Paris, le regard et les remarques des autres, mais là il parait clair comme de l’eau de roche qu’on s’en bat les couilles; quelle importance cela peut avoir que je courre pieds nus ou pas pour les gens que je croise ?

Le soir même je peine à marcher, deux grosses ampoules juste après le gros orteil sous chaque pied; et je ne pourrai pas courir avant deux ou trois jours. Moralité,  chaque jour peut être le dernier mais si tu veux courir aussi le lendemain il faut avoir foi dans le fait que tu seras encore là demain !

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